Dommages collatéraux (en TV et en radio)

Sortons du cadre de la musique enregistrée pour nous intéresser à la diffusion du son et de la musique par la télévision ou par la radio. Soyons clair, ici commencent les horreurs et il s’agit de la véritable motivation de la publication de ces billets.

Les années 80 voient l’ouverture en France des secteurs de la radio et de la télévision à l’économie privée avec pour conséquence une concurrence effrénée.

Télévision, la publicité

Après avoir regardé un film à la télévision, surtout si c’est un film un peu romantique, un écran de publicité démarre et vous vous exclamez excédé : « Ils ont encore augmenté le son pour la pub ». Vous avez tort et raison à la fois. Le volume maximum du son dans le film et dans la publicité est le même. Il est normalisé et ne peut pas être modifié. Il est lié à des contraintes techniques de diffusion. Par contre, le niveau moyen, lui, est plus fort dans la publicité que dans le film. C’est en réduisant la dynamique audio donc en compressant qu’on obtient ce résultat. En compressant, on remonte les niveaux faibles sans toucher au niveau maximum, on augmente donc le niveau moyen. C’est bien un dommage collatéral de l’utilisation de la compression dynamique audio.

Il s’agit d’un sujet très peu médiatisé mais un récent article du magazine Keyboards Recordings [1] évoquait la question en donnant la parole à Philippe Vaidie (technicien son) :

« La voix est forcément compressée pour supporter tout l’environnement […]. [2] Il y a aussi les ventes à l’international où tout le monde n’est pas d’accord sur les niveaux, y compris au sein d’un même groupe comme Arte entre Allemands et Français. Tout ça alourdit la production, mais ici nous militons avec Christophe [Martel] sur Thalassa et Faut pas rêver pour ne pas rentrer dans le jeu de la compression avec cette page de pub constante où l’on doit être plus fort que le voisin, même en documentaire. On a encore beaucoup de mal à se faire entendre de ce point de vue mais nous résistons […] »

En plus de la compression audio appliquée au son, le niveau des basses et des aiguës est également augmenté. J’ai récemment branché les sorties audio de mon récepteur TNT sur ma chaîne audio. L’effet est saisissant. Pourquoi remonter le niveau des basses et des aiguës ? Parce que la sensibilité de l’oreille n’est pas la même selon les fréquences. Pour aller vite, il est couramment admis que l’oreille humaine est sensible à une plage de fréquences qui s’étend de 20 Hz (graves ou basses) à 20 000 Hz (aiguës). En fait, cela varie avec les individus et malheureusement beaucoup avec l’âge.

Comme on le voit ci-dessous sur le graphique – dit « Courbes de Fletcher-Munson » ou « Courbes isoniques » – quelque soit l’intensité, la sensibilité de l’oreille est maximale entre 3 000 et 5 000 Hz (c’est le point bas de chaque courbe).

En revanche, l’oreille n’est pas très sensible pour les basses et les extrêmes aiguës. C’est la raison pour laquelle ces plages de fréquences sont souvent amplifiées. Vous pouvez faire la même chose sur votre amplificateur de chaîne haute-fidélité avec le filtre physiologique appelé également « loudness ».

fletcher-munson-500

 

Radio

En radio, les dommages vont être encore plus radicaux qu’en télévision.

Regardez ci-dessous la comparaison de deux enregistrements effectués le 25 avril 2008 pour un contenu « voix » dans les deux cas. L’enregistrement de gauche correspond à NRJ, celui de droite à France Musique. Je rappelle que la surface en bleu correspond au niveau moyen perçu par l’oreille.

nrj-fc

Dans le cas de NRJ, le niveau moyen est très fort et il n’y a pas de dynamique. Le son est toujours au maximum.

Ce n’est pas le cas de France Musique où il y a un certain respect de la dynamique. Pourtant, même sur France Musique le son est compressé. Pour s’en assurer, il suffit d’écouter attentivement la voix. Mais la compression n’est pas appliquée dans les mêmes proportions que sur NRJ.

Comme pour la télévision, la compression n’est pas seule en cause. Les fréquences graves et aiguës sont fortement amplifiées. La compression est d’ailleurs appliquée de façon différente suivant la fréquence. Les fréquences graves et aiguës sont plus fortement compressées que les fréquences moyennes. Il y a d’autres traitements appliqués au son dont je ne discuterai pas ici.

Soyons direct, on touche là quasiment un problème de santé publique car dans le cas d’une extrême compression où il n’y a plus de variation du volume, l’oreille n’a pas la possibilité de se reposer puisqu’elle est stimulée en permanence. Écoutez à fort volume ce type de son, pendant longtemps avec un casque de mauvaise qualité laissera des traces malheureusement irréversibles. C’est une écoute extrêmement fatigante pour l’oreille, totalement anti naturelle.

Après avoir vu, il faut écouter. C’est proprement hallucinant. Baisser votre volume avant de commencer.

Mais pourquoi font-ils cela, me direz-vous ?
Pourquoi tant de haine pour mes délicates et sensibles oreilles ?

La première raison est qu’il s’agit, comme pour les vinyles précédemment discutés, de contraintes techniques. La radio en FM ne permet pas de diffuser l’intégralité de la dynamique (rappel 120 dB). Comme pour la télévision, le niveau maximum est normalisé et ne peut pas être modifié. Pour avoir un niveau moyen plus fort, il faut compresser donc réduire la dynamique et remonter les niveaux faibles. Dans le cas de NRJ, les niveaux faibles n’existent plus.

Deuxième raison : il semble (mais il faudrait vérifier) que certaines études montrent que la majorité des gens s’arrêtent plus facilement sur une radio dont le volume est plus fort.

Troisième raison : il s’agit d’une véritable signature sonore qui est appliquée à l’émission en bout de chaîne qui va en quelque sorte fédérer les auditeurs qui se reconnaissent (ou pas) dans tel type de son. On comprendra aisément qu’il y a une cohérence avec les esthétiques musicales diffusées et le traitement appliqué. La recette pour créer cette signature sonore qui identifie la radio est un véritable secret jalousement gardé.

Conclusion

Certains traitements appliqués au son, auparavant uniquement utilisés dans l’enregistrement de la musique, sont depuis les années 80 également appliqués dans la radio et la télévision Ces traitements (compression de la dynamique audio, équalisation) mis en place pour des raisons plus ou moins avouables ont malheureusement des conséquences sur nos oreilles. Ce sont de vrais dommages collatéraux.

De récentes actualités ont fait rebondir avec force ce problème dans le domaine de la musique enregistrée. C’est ce que nous verrons dans le prochain billet.

Suite : Compression audio part. 7 :La guerre du volume ou « Loudness war »
http://blog.formations-musique.com/2009032347-compression-audio-part-7/

 


[1] Keyboards Recording n° 238 février-mars 2009

[2] En parlant du mixage d’un documentaire sur lequel il est train de travailler et qui sera diffusé en septembre 2009 sur France 2. Il faut comprendre par là que si la voix n’était pas compressée, son volume serait erratique et elle pourrait, par instant, être masquée par des sons de l’environnement.