La guerre du volume ou « Loudness war »

Après avoir vu (et entendu) les dommages collatéraux de l’utilisation exacerbée de la compression dynamique audio dans les domaines de la télévision et de la radio, revenons à la musique enregistrée et en particulier sur le support CD-Audio.

Comme nous le savons maintenant, à partir des années 50, la compression audio a été utilisée pour des contraintes techniques : impossibilité de fixer la dynamique originelle de la bande magnétique analogique « master » sur le support vinyle.

A partir des années 60, certaines esthétiques musicales – essentiellement le rock et ses dérivés – vont utiliser la compression dynamique audio comme un outil de création sonore.

La situation a, une nouvelle fois, évolué avec l’apparition du numérique quand il a fallu transférer tous les enregistrements analogiques d’avant 1980 sur un support stockant des fichiers sonores numériques : le CD-Audio.

« Remastered »

L’étape en cause ici est le mastering et très précisément dans le cas du numérique le pré-mastering ; c’est à dire pour simplifier à l’extrême, l’opération consistant à préparer le support enregistré « master » (bande analogique, numérique, disque durs, DAT, etc.) qui provient du studio d’enregistrement aux contraintes techniques des supports de distribution (CD-Audio, SACD). C’est la « remasterisation ».

La puissance de l’outil informatique rend possible à partir des bandes « master » les mêmes dérives et les mêmes excès que ceux vus précédemment pour la télévision et la radio.

Pour comprendre le problème et les enjeux de la compression en général, regardez cette excellente explication (malheureusement en anglais) trouvée sur YouTube.

L’animation ci-dessus provient de YouTube, il est possible que suivant les protections de votre ordinateur et/ou de votre réseau vous ne puissiez pas la voir. Utilisez alors ce lien direct :http://fr.youtube.com/watch?v=3Gmex_4hreQ

Maintenant regardez, cette petite animation récupérée sur Wikipedia anglais et qui représente les formes d’onde du morceau « Something » écrit par George Harrison, interprété par les Beatles et sorti sur l’album vinyle « Abbey Road » en 1969.Ces formes d’onde représentent successivement le morceau extrait :

  • de la ré-édition Abbey Road (Toshiba, 1983) ;
  • de la ré-édition Abbey Road (EMI, 1987) ;
  • de la compilation 1967-1970 (1993) dite album bleu ;
  • et de la compilation Number 1 (2000).

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La comparaison est saisissante, la surface du vert représente le niveau moyen.Plus de vert = plus de volume.Au fur et à mesure des remasterisations, celles-ci s’éloignent de l’enregistrement originel. La dynamique du départ n’est plus respectée. Les niveaux maximums sont tellement élevés qu’il y a un risque de distorsion.Bref, depuis les années 90, on assiste à des remasterisations qui essaient d’obtenir avec les outils informatiques de compression le maximum de niveau sonore au mépris de la dynamique originale. C’est ce que les anglo-saxons nomment la « loudness war » ou la guerre du volume. Ce n’est pas un petit sujet. Il fait l’objet de débats passionnés et comme nous l’avons vu, il y a là une dimension de santé publique.

L’album le plus souvent cité comme étant le summum de cette dérive que représente la « loudness war » est l’album de Iggy (Pop) and the Stooges : « Raw Power » sorti en vinyle en 1973.Démonstration avec une animation créée par mes soins à partir de mes deux CD-Audio de « Raw Power ». Le premier a été publié à la fin des années 80 [1], le second en 1997.Tous les deux sont forcément « remastered » mais pas de la même manière.

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C’est totalement terrifiant. Pour les connaisseurs, la différence de niveau moyen entre les deux fichiers est de 11dB, c’est plus qu’énorme.L’article de Wikipedia sur la « loudness war » (en anglais) présente d’autres albums prétendant au titre de vainqueur de cette guerre du volume.Ces excès dans les opérations de remasterisation suscitent parfois quelques réactions – timides, il faut bien l’avouer – comme la réédition récente de « School’s Out » d’Alice Cooper, publiée par Audio Fidelity et achetée par mes soins sur le site Elusive Disc. Sur la pochette du CD-Audio qui est plaqué or 24 carats est imprimé cet avertissement : « The original dynamic range of this recording was not maximized, brickwalled, limited ou compressed in any way during remastering. »Traduction : La dynamique originale de cet enregistrement n’a pas été maximisée, mur-de-briquée, limitée ou compressé, d’aucune façon, durant la remasterisation.Quelques explications : »Maximiser » : opération informatique parfois également appelée « normaliser » qui consiste à repérer le niveau le plus élevée d’un enregistrement et de le porter au maximum admissible par le support. Inutile de préciser que le reste suit et est donc amplifié. Il s’agit d’une adaptation du signal originel au support. Sans entrer dans les détails, ce n’est pas une opération neutre. »Mur-de-briquer » : opération informatique qui consiste à mettre en place un niveau limite supérieur (mur de briques) qui ne pourra en aucun cas être dépassé par le signal audio. Quelques soient les opérations effectuées, en particulier la compression et l’augmentation du niveau moyen, le signal viendra buter sur ce mur sans pouvoir le dépasser. Le signal reste donc dans les limites théoriques imposées par les contraintes techniques de support ou de format mais de façon artificielle.L’attitude d’Audio Fidelity faite de respect envers la dynamique originelle est une exception, c’est l’inverse qui est la règle.

« Recorded »

Cette polémique autour de la « Loudness war » a atteint un paroxysme lors de la sortie le 12 septembre 2008 de l’album de Metallica : « Death Magnetic ». Cette fois, ce n’est pas le remasterisation d’un ancien album qui est en cause mais l’enregistrement d’un nouvel album. Même le Wall Street Journal – journal pourtant peu enclin à parler de heavy-métal – s’en est fait l’écho : « Even Heavy-Metal Fans Complain That Today’s Music Is Too Loud !!! »  Traduction : Même les fans de heavy-métal se plaignent que la musique d’aujourd’hui est trop forte. Elle est trop forte car elle est trop compressée (dynamique audio s’entend encore que « s’entend » n’est peut être pas le bon terme ;-). Cette compression empêche d’entendre les détails, tout le relief disparaît. Tous les sons semblent comme lissés.

C’est un véritable tremblement de web qui s’est produit lors de la sortie de cet album. Pour vous en convaincre faites une recherche sur Google sur les termes « Metallica loudness war ». Des centaines de forums, de webzines, de blogs s’en ont fait l’écho avec la plupart du temps des discussions acharnées. Quels sont les faits ? Rick Rubin, le réalisateur, et le groupe Metallica ont procédé à l’enregistrement et au mixage de telle sorte qu’il n’y ait, en tout et pour tout, sur l’album que 2 niveaux de volume : un fort (vraiment très fort, c’est à dire en fait à fond tout le temps) et un moyen. Il n’y aucune valeur entre ces deux niveaux comme si le monde était en noir et banc sans aucune nuance de gris. On atteint là une surenchère extrême.Voir la très bonne comparaison en flash d’un titre de l’album « All Justice For All » (1988) et d’un titre de « Death Magnetic » (2008) sur le site du Wall Street Journal.Attention, je parle ici uniquement de l’aspect dynamique de l’album de Metallica, car au niveau de l’écriture, des arrangements, il s’agit plutôt d’un bon album.Il faut bien comprendre le problème :

  1. il y a l’aspect agression de l’oreille – non pas parce que la musique est forte (l’auditeur peut régler s’il le souhaite le volume général) mais parce que il n’y a pas de possibilités pour l’oreille de se reposer puisque le niveau est toujours au maximum. Pas de respiration.
  2. Faire fonctionner une oeuvre musicale sur une dynamique à 2 niveaux seulement, c’est ne pas utiliser les possibilités énorme de l’oreille de discriminer les niveaux alors qu’elle est faite pour cela et donc c’est réduire à teme la sensibilité de l’oreille. Dit autrement, c’est un appauvrissement total.

 

Aller plus loin ?

Il semble que l’on soit arrivé avec le dernier album de Metallica au bout de la dérive liée à la compression audio. Elle touche maintenant toutes les étapes de l’enregistrement : utilisation sur les instruments, pendant le mixage, remasterisation, enregistrement.Il reste à tirer les conséquences et les enseignements de cette histoire bruyante et mouvementée. Ce sera l’objet du prochain billet.

Suite et fin : Compression audio part. 8 : Éduquons notre écoute !
http://blog.formations-musique.com/2009033148-compression-audio-part-8/


[1] La désinvolture avec laquelle Columbia a re-sorti les albums vinyle en CD-Audio – sans date, sans notes explicatives, sans travail éditorial, avec une pochette indigne, avec de la publicité – à la fin des années 80 est proprement hallucinante et démontre un vrai mépris et des artistes et du public. La date de 1989 indiquée plus haut est donc approximative.

Article Wikipedia sur la « Loudness war »http://en.wikipedia.org/wiki/Loudness_war