A l’occasion du 50e anniversaire de la sortie de Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles (1er juin 1967) ont été publiés le 26 mai 2017 (un peu en avance donc, marketing oblige) 4 formats physiques différents ; un CD simple, un double CD, un double vinyle et un coffret Deluxe Edition comprenant 4 CD, un DVD, un Blu-ray Disc, un livre et quelques autres objets. Une simple ressortie ? Alors que la précédente re-masterisation datait de 2009 ? En fait, il ne s’agit pas d’une simple ressortie, il ne s’agit pas d’une re-masterisation comme en 2009, il s’agit d’un remix. Et là, c’est tout à fait différent.

La re-masterisation est une opération essentiellement technique. Ce n’est pas le cas d’un remix qui touche directement l’artistique et la création.

Petit retour en arrière : “Mono is King”

Fondamentalement, les albums des Beatles ont été conçus, enregistrés et mixés pour du son mono jusqu’à Sgt Pepper compris. Ce fait est confirmé par George Martin, Geoff Emerick (le technicien son), l’existence d’un seul haut-parleur de contrôle (monitor) dans le studio 2 d’Abbey Road. “Mono was the king” confirme Allan Rouse, le coordinateur du projet de re-mastérisation de 2009. Guy Massey (ingénieur sur la re-mastérisation) ajoute “Le mono était toujours le roi. Sur Sgt Pepper, ils ont passé 3 semaines pour réaliser le mix mono. Le mix stéréo a été fait en 3 jours” (sans la présence des Beatles).

Remontons encore dans le temps : le projet Love

La première fois qu’apparaît l’idée de remixer les bandes originales des Beatles, c’est en 2003 pour la conception de la bande son d’un spectacle du Cirque du Soleil : Love.  Le projet est devenu un projet musical à part entière : création à partir des œuvres des Beatles. C’est le CD Love sortie en novembre 2006.

La quasi-totalité du matériel utilisé sont les enregistrements originaux des Beatles. Quelques rares parties ont été rajoutées : arrangement de cordes sur la démo acoustique de While my guitar gently weeps, bruits d’oiseaux sur Because. Exemple de mélange : la deuxième plage du CD est Get Back mais le titre  commence par l’accord d’introduction de A Hard Day’s Night, Get Back est ensuite mélangé aux solos de batterie et de guitare de The End, aux percussions de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (Reprise) et à la montée orchestrale de A Day in the Life. En musiques électroniques, on parlerait d’un mash-up, mélange de plusieurs sources préexistantes.

Ce projet est aussi la 1re collaboration entre George Martin (1926 -2016, le producteur originel des Beatles) et son fils Giles Martin. Avec l’âge, George Martin a vu diminuer son audition, ce qui est un comble pour un producteur musical. Comme il le dit, son fils Giles est devenu ses oreilles.

Le projet Love a été travaillé en numérique (96 kHz) dans Pro Tools mais le master a été fait en numérique ET sur une bande analogique 8 pistes. C’est la bande qui a été utilisée pour la masterisation de l’album Love. Giles Martin fait une remarque très technique mais très importante. “La bande semble lier les sons ensembles alors que le numérique semble les séparer.”

Interview de Giles Martin sur le projet Love

Remontons une nouvelle fois dans le temps : la re-masterisation

C’est à la suite de ce projet Love et avec une partie de la même équipe que va se dérouler la re-masterisation. Les mix originaux mono n’étaient jamais ressortis en CD alors que nous l’avons vu il s’agissait des enregistrements principaux. C’est ce qui expliquait le grand intérêt de cette re-mastérisation mono publiée en 2009 (lire mon article sur la question).

The Beatles Remastered. Alors ?

Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band

Rappelons que lorsque démarre l’enregistrement de Sgt Pepper (le jeudi 24 novembre 1966, fin le vendredi 21 avril 1967), le matériel d’enregistrement à la disposition des Beatles est un magnétophone à bande 4 pistes Studer J-37.

Les 4 pistes disponibles sont une forte limitation technique que les Beatles font faire exploser par la technique du bouncing.  Lorsque les 4 pistes de la bande du magnétophone sont remplies, on en fait un mix et on les reporte sur une piste d’un 2e magnétophone 4 pistes. Cela permet d’avoir 3 nouvelles pistes vierges à disposition. Et ainsi de suite.

L’intérêt majeur du remix publié cette année a été de reporter toutes les générations de bandes 4 pistes pour un même morceau pour pouvoir utiliser toutes les prises d’instruments. Par exemple sur l’image suivante on voit clairement le report dans la fenêtre Pro Tools des 4 bandes 4 pistes de A Day in the Life (4×4). Les 2 parties grises étant les “bounces” d’une autre bande, elles sont silencieuses (muted). Il s’agissait donc de remixer Sgt Pepper comme si on avait un multipiste 24 pistes des années 70 ou 80, avec en plus la facilité du numérique. Le projet de remixage a duré environ 3 ou 4 mois (pas en continu).

Les risques d’une telle entreprise sont nombreux : être infidèle au projet original de 1967, trop jouer avec la technologie, perdre de la cohérence dans le son, etc. Dans le numéro d’août 2017 de Sound on Sound  le journaliste compare le remix de Sgt Pepper à repeindre la chapelle Sixtine ou réarranger les mégalithes de Stonehenge. Bigre ! Le travail mérite donc une profonde réflexion préalable. Ce n’était pas la première tentative, le coffret 1+ en 2015 proposait des titres des Beatles remixé en 5.1 pour les vidéos (aucun des morceaux remixés à cette occasion n’est sur l’album Sgt Pepper).

 

Le même travail de remixage a été effectué sur la bande son du film de Ron Howard Eight days a week (sortie le 15 septembre 2016).

 

 

C’est donc conforté par plusieurs  expériences réussies que Giles Martin s’engage (avec une équipe) dans le re-mixage de Sgt Pepper. Le modèle de référence reste la version mono de 1967.

 

Résultats

Dans ce paragraphe, on sort d’une information factuelle pour parler de ressenti personnel. Comme à chaque fois, je suis impressionné par la qualité de la prise de son d’origine. La responsabilité en revient aux studios Abbey Road en 1967 : George Martin, Geoff Emerick, le matériel, le savoir faire, etc. Le re-mixage conserve l’esprit de l’époque et permet de mettre en évidence :  la qualité des arrangements, des voix, des chœurs, des mélodies. Il faut insister sur le fait que ce sont de très bons musiciens. Comme souvent, on entend des détails jamais entendus, voire des instruments qui apparaissent et qu’on n’avait jamais remarqués.

Même des morceaux qui étaient (de mon point de vue) en peu en dessous comme Lovely Rita (la fin est superbe) et Good Morning deviennent intéressants pour peu que l’on prête attention au son. On entend à quel point c’est un album expérimental et pourquoi il a révolutionné la production musicale.

Par dessous tout, le re-mixage permet une lisibilité exceptionnelle. On l’avait déjà remarqué pour la re-masterisation mono, on a l’impression d’être vraiment dans le studio avec John Lennon qui chante juste devant vous. Impressionnant !

 

 


Autres Sources