En février 2017, Arte diffusait 6 épisodes d’une série documentaire intitulée Soundbreaking. Cette série traitait de l’invention et de l’évolution de l’enregistrement de la musique et de la modification des comportements que cela a entraînés pour les artistes et pour les auditeurs. Cette série remarquable a soulevé mon intérêt et quelques questions aux réponses surprenantes. Suivez le guide.

Voici la présentation de la série qui est faite sur la page d’Arte : “Enregistrer la musique : une passionnante aventure artistique et technologique de plus d’un siècle dont Soundbreaking raconte en six heures les plus belles pages, avec la participation de tous les grands noms de la musique populaire et sur une bande-son d’anthologie.” Les genres représentés étaient essentiellement ce qu’on appelle aujourd’hui en France les musiques actuelles soient : rock, rap, musiques électroniques.

Les 6 épisodes :

  1. Soundbreaking (1/6) – La Fée Electricité 
  2. Soundbreaking (2/6) – La magie du studio
  3. Soundbreaking (3/6) – Profession producteur 
  4. Soundbreaking (4/6) – Trouver sa voix 
  5. Soundbreaking (5/6) – Du 78-tours au fichier MP3 
  6. Soundbreaking (6/6) – Générations sample

De l’avis unanime (et du mien), il s’agit d’une série remarquable qui a nécessité de gros moyens (archives nombreuses, interviews multiples de personnes incontournables sur ces questions, etc.) et il sera quasi impossible d’aller plus loin sur le sujet. Cette série comblait un manque criant et était plus que la bienvenue. Elle restera probablement comme une référence. Étant professeur de production sonore à l’ESRA Rennes, je connais très bien les thématiques développées dans cette série et j’ai été surpris par la représentation française : Jean-Michel Jarre, Catherine Ringer, Ludovic Tournès, Guillaume Kosmicki, Renaud Letang, Akhenaton, etc. Pourquoi la présence d’artiste, techniciens, chercheurs, français est-elle surprenante ? Non pas par la qualité des intervenants tous parfaitement légitimes mais parce que cette histoire est fondamentalement une histoire américaine. Dans un premier temps, j’ai mis cette présence, sans vérifier, sur le compte d’une co-production multinationale obligeant à la présence de représentants de la nationalité des co-producteurs. Je suis, ensuite, allé chercher un peu plus loin et là ; surprise.

Commençons par le plus simple. Aller voir qui sont les responsables de cette série sur leur site officiel. Le nom exact et complet de série originale est : Soundbreaking. Stories from the Cutting Edge of Recorded Music. Que l’on pourrait traduire par “Histoires de l’évolution de la musique enregistré” ou “Différentes approches de l’innovation dans l’enregistrement de la musique”. La page crédits est extrêmement longue et le nombre de noms présents est impressionnant. Ce qui confirme les moyens nécessaires à la production de cette série documentaire. J’extrait quelques noms parmi les plus saillants :

Original Concept Created by Maxim Langstaff for Wildheart Entertainment. L’idée originale de la série vient de Maxim Langstaff et s’intitulait au départ ON RECORD: THE SOUNDTRACK OF OUR LIVES. Voici ce qu’en dit George Martin dans une interview : “It was Max(im) Langstaff and Michele (sa femme) who came to me and spoke about this. They had seen my career and realized my career had filled up, really, half the history of recording.” L’annonce officielle du lancement de la série fut faite en 2008 pour une diffusion prévue sur PBS (Public Broadcasting Service, chaîne américaine) en 2010. On remarquera le patronage pas uniquement symbolique de Sir George Martin, un des noms les plus importants de toute cette histoire.

Tout ne s’est pas passé exactement comme prévu et une longue bataille juridique s’est déroulée à ce moment à la suite de laquelle c’est David Langstaff (le frère) qui a repris la direction des opérations par l’intermédiaire de la société Higher Ground. Pour voir un exemple des litiges. Une fois réglé ces problèmes juridiques, c’est la société Show of Force Production qui a produit et réalisé concrètement la série (Jeff Dupre, Maro Chermayeff). Comme annoncé, la série fût diffusée sur PBS en novembre 2016. Elle fût également diffusée sur Sky Arts en Angleterre en 2016.

Pour en savoir plus sur la production de cette série.

Pourquoi cette longue présentation ? Parce que la 1re énorme surprise est de voir sur le site officiel qu’il y a 8 épisodes et pas seulement 6 comme diffusés sur Arte. Voici les 8 épisodes de la série originale :

  1. Episode One: The Art of Recording
  2. Episode Two: Painting with Sound
  3. Episode Three: The Human Instrument
  4. Episode Four: Going Electric
  5. Episode Five: Four on the Floor
  6. Episode Six: The World is Yours
  7. Episode Seven: Sound and Vision
  8. Episode Eight: I Am My Music

J’ai fait l’acquisition des 2 DVD sur un site anglais bien connu et 2e surprise : il n’y a aucune représentation française dans les épisodes originaux ce qui est totalement cohérent avec ce que j’écrivais plus haut. Voici une tentative de correspondance mais forcément imprécise puisque les épisodes ne se correspondent à l’identique.

  1. Original : The Art of Recording (1/6) – Sur Arte : Profession producteur (3/6)
  2. Original : Painting with Sound (2/6) – Sur Arte : La magie du studio (2/6)
  3. Original : The Human Instrument (3/6) – Sur Arte : Trouver sa voix (4/6) avec Imogen Heap pas dans la version US
  4. Original : Going Electric (4/6) – Sur Arte : La fée électricité (1/6)
  5. Original : Four on the Floor (5/6) – – Sur Arte : pas de correspondance. Cet épisode est consacré aux rhythmes, à la danse (disco, musiques électroniques, etc.)
  6. Original : The World Is Yours (6/6) – Sur Arte : Génération Sample (6/6) avec Jean Michel Harre, Akhenaton absent de la version US
  7. Original : Sound and Vision (7/6) – Sur Arte : pas de correspondance. Cet épisode est consacré à l’apparition de MTV dans les années 80 et à l’importance de l’image dans ces musiques. Absence surprenante quand on connait la qualité et la demande sur les réalisateurs français de clips vidéos : Jean-Baptiste Mondino , Stéphane Sednaoui, Michel Gondry, etc. et plus récemment Yoann Lemoine (alias Woodkid), Romain Gavras, We are from L.A, Megaforce, etc.
  8. Original : I Am My Music (8/8) – Sur Arte : Du 78-tours au fichier MP3 (5/6). Sur Arte cet épisode est un mélange de I Am My Music (8/8) et de Sound and Vision (7/6) ce qui ne correspond pas tout à fait à l’idée originale de I Am My Music (8/8) qui est plutôt sur l’expérience de l’écoute par l’utilisateur ; différente suivant les générations.

Sur la fiche technique de Arte, on retrouve des noms déjà vu sur le site américain (auteurs : Maro Chermayeff – producteurs : Show Of Force) mais on découvre de nouveaux noms (auteurs : Romain Pieri – réalisation : Christine Le Goff – producteurs : Ma Drogue A Moi – coproducteur : ARTE France).

Chaque épisode fait 50 min (DVD ou Arte). Les 8 épisodes anglais représentent donc 400 min alors que les 6 épisodes d’Arte représentent 300 min. Il y a 10 à 15 min de matériel original par épisode dans ceux d’Arte (il faudrait vérifier plus finement, je n’ai fait qu’un seul visionnage) soit 60 à 90 min. Si la version d’Arte nous propose donc 60 à 90 minutes de matériel nouveau c’est entre 160 à 190 min de matériel original qui ont disparues. Il s’agit donc d’une adaptation assez importante du matériel original : modification de l’ordre, réduction du nombre des épisodes, coupes importantes, ajout de nouveaux matériels (essentiellement des interviews de personnes françaises). Pourquoi ces modifications ? Domestication, naturalisation au public européen ? La réponse est apportée par Romain Pieri dans une interview sur le site Tout pour la musique.

Comment avez-vous travaillé sur cette adaptation ? Quels sont les changements, ajouts et coupes auxquels vous avez procédé ?

Soundbreaking, c’est d’abord un projet américain, réalisé par The show of force pour la chaîne PBS, et diffusé en novembre 2016. La version originale est composée de huit épisodes d’une heure. Notre travail a consisté à “européaniser” Soundbreaking. La version originale est excellente, mais vue uniquement d’un point de vue anglo-saxon. Nous avons travaillé à partir de celle-ci, supervisée par George Martin en personne. Nous avons ajouté tous les intervenants francophones : Jean-Michel Jarre, Akhénaton, Catherine Ringer, Guillaume Kosmicki, Ludovic Tournès… Et nous avons ajouté des chapitres sur les producteurs et artistes européens. Nous l’avons réduite à 6 épisodes, pour coller au format français. Notre idée n’était pas de faire une version courte, mais une version alternative, avec du contenu qui n’était pas présent dans la version américaine. Nous avons travaillé pendant 3 ans sur ce projet, mais les américains y ont passé près de 8 ans ! C’est aussi pour cette raison que Soundbreaking restera comme une référence en la matière.

Romain Pieri utilise le terme “européaniser” mais les anglais sont très présents dans Soundbreaking. Ce serait considérer que l’Angleterre ne fait pas partie de l’Europe 😉 C’est un autre débat.  Honnêtement, j’avoue que je suis un sceptique. Comme je l’ai signalé cette histoire est essentiellement une histoire américaine. Il n’est donc pas étonnant qu’elle soit orientée anglo-saxonne (anglais compris). Les intervenants français sont intéressants mais aurait pu simplement être rajoutés. Il y a en plus, sans doute, des histoires de budget et d’accord avec la chaîne.

A titre personnel, j’ai du mal avec cette pratique qui comme on le verra dans quelques jours devient une pratique courante.