Le 29 septembre 1985, Marguerite Duras répond, dans une émission de télévision, à une question posée par Michel Drucker à propos de l’an 2000. Rappelons qu’en 1985 , Internet n’existait pas pour le grand public. Certains éléments de sa réponse sont visionnaires. Exemple :

[…] il n’y aura plus que des réponses.

Force est de constater que c’est bien ce que nous propose Internet aujourd’hui. La masse d’informations proposées sur Internet dépasse de loin tout ce que l’humanité avait connu jusqu’à présent. Nous cherchons sans arrêt une voie dans cet océan d’informations. Il n’y a plus que des réponses. Plus loin, elle poursuit (la vidéo est visible plus bas) :

On ne voyagera plus, ça ne sera plus la peine de voyager : quand on peut faire le tour du monde en huit jours ou quinze jours, pourquoi le faire? Dans le voyage, il y a le temps du voyage : ce n’est pas voir vite, c’est voir et vivre en même temps. Vivre du voyage, ça ne sera plus possible.

Cet extrait a été repris dans le dernier livre de Lionel Naccache  : L’homme réseau-nable (2015, Odile Jacob) pour illustrer ce qu’il appelle le “voyage immobile”.

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Voici ce qu’il écrit page 19 :

L’un des faits marquants  du monde actuel tient au contraste entre, d’une part, accélération et une facilitation inédites des possibilités de voyager et, d’autre part, une atténuation sans cesse croissante de l’expérience de dépaysement.

Lionel Naccache fût l’invité de l’émission “Continent Sciences” sur France Culture le 7 décembre 2015 (on peut la réécouter ici). Voici comment son livre était présenté :

Dans son nouvel essai, L’homme réseau-nable (Odile jacob, 2015), Lionel Naccache se propose de mettre en œuvre, non pas une démonstration mais une analogie. Cette dernière part de la connaissance de l’architecture fonctionnelle des réseaux de neurones qui organisent le cerveau. Puis, appuyé sur cette architecture, il compare les réseaux interindividuels qui, eux, structurent la Société. Pour cela il mobilise la crise d’épilepsie. Comme l’on sait, c’est un phénomène mental au cours duquel plusieurs régions cérébrales se mettent à trop communiquer entre elles pour, finalement, finir par échanger des informations pauvres et stéréotypées. Il poursuit en comparant, maintenant, la crise d’épilepsie cérébrale, microcosmique, et la crise, macrocosmique elle, que vit notre monde – qu’il nomme le « paradoxe du voyage immobile » : ce contraste entre, d’une part, une accélération et une facilité inédites des possibilités de voyager et, d’autre part, une atténuation sans cesse croissante de l’expérience de dépaysement. Cette analogie nous fait découvrir en quoi notre monde contemporain dispose d’un potentiel de conscience jamais atteint auparavant, mais également pourquoi il est exposé à des fragilités qui se manifestent dans les crises traversées aujourd’hui par les sociétés occidentales : mondialisation, retour du religieux, réduplication du monde à l’identique en plusieurs points du globe, crises des démocraties… Approche inédite qui le conduit, pour finir, par proposer un ensemble de mesures. Mesures toutes destinées, en somme, à « soigner » l’épilepsie des sociétés. A l’instar des soins que l’on prodigue à l’épilepsie d’un individu.

Ces deux exemples illustrent une nouvelle fois les paradoxes de notre environnement hyper technologique. La technologie permet une diffusion, une circulation d’informations sans précédent mais en même temps l’impact sensitif diminue. Voici cette idée appliquée dans le domaine de la musique :

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La transcription complète de la vidéo est disponible sous la vidéo.

Michel Drucker : Les hommes ont toujours eu besoin de réponses, même si un jour elles s’avèrent fausses ou seulement provisoires. Alors en l’an 2000, où seront les réponses ?

Marguerite Duras : Il n’y aura plus que ça. La demande sera telle qu’il n’y aura plus que des réponses. Tous les textes seront des réponses (en somme). Je crois que l’homme sera littéralement noyé dans l’information, dans une information constante. Sur son corps, sur son devenir corporel, sur sa santé, sur sa vie familiale, sur son salaire, sur son loisir. Ce n’est pas loin du cauchemar. Il n’y aura plus personne pour lire. Ils verront de la télévision, on a des postes partout : dans la cuisine, dans les water-closets, dans les bureaux, dans les rues. Où sera t-on tandis qu’on regarde la télévision ( ?). On n’est pas seul.

On ne voyagera plus, ça ne sera plus la peine de voyager : quand on peut faire le tour du monde en huit jours ou quinze jours, pourquoi le faire? Dans le voyage, il y a le temps du voyage : ce n’est pas voir vite, c’est voir et vivre en même temps. Vivre du voyage, ça ne sera plus possible.

Tout sera bouché ; tout sera investi. Il restera la mer quand même, les océans. Et puis la lecture. Les gens vont redécouvrir ça. Un homme un jour lira, et puis tout recommencera. On repassera par la gratuité, c’est-à-dire que les réponses à ce moment-là, elles  seront moins écoutées. Ça commencera comme ça, par une indiscipline : un risque pris par l’Homme envers lui-même. Un jour il sera seul de nouveau avec son malheur et son bonheur, qui lui viendront de lui-même. Peut-être que ceux qui se tireront de ce pas seront les héros de l’avenir. C’est très possible. Espérons qu’il y en aura encore…

Je me souviens d’avoir lu le livre d’un auteur allemand de l’entre-deux-guerres, je me souviens du titre, Le dernier civil d’Ernst Glaeser. Ça, j’avais lu ça, que lorsque la liberté aura déserté le monde, il restera toujours un homme pour en rêver. Je crois que c’est déjà commencé même.

Producteur ou co-producteur : TELE LIBERATION, Antenne 2.
Réalisateur : Roland Portiche
La vidéo est visible à cette adresse : http://www.ina.fr/video/I04275518/marguerite-duras-a-propos-de-l-an-2000-video.html