Le 14 mai 2013 avait lieu une conférence de presse d’Universal Music France pour annoncer le lancement du Blu-ray Pure Audio. Comme souvent, dans notre monde saturé d’annonces d’innovations technologiques, beaucoup d’imprécisions ont été entendues à cette occasion. La première étant qu’il s’agissait… « d’une première ». Il suffit de se rendre sur le site de 2L pour constater que le Blu-ray Pure Audio est déjà une vieille histoire. 2L est un éditeur norvégien qui a, sans doute (soyons prudent), été le premier à publier un Blu-ray uniquement avec du son alors que ce support est surtout connu pour la vidéo. Le premier Blu-ray de 2L – qui ne s’appelait pas encore Pure Audio – a été publié en mai 2008. Oui, en mai 2008 ! Soit 5 ans exactement avant la conférence de presse d’Universal. 1

Voici le communique de presse complet d’Universal Music France. 2

Universal Music lance le Blu-ray Pure Audio en France
Publié le  15 mai 2013

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Universal Music France a lancé le 14 mai le Blu-ray Pure Audio en avant-première en France. Ce format permet de découvrir ou de redécouvrir l’œuvre d’un artiste dans des conditions exceptionnelles avec une qualité sonore parfaite et inégalée : profondeur de l’orchestration, grain de la voix, c’est l’œuvre de l’artiste telle qu’il l’a voulue lors de son enregistrement en studio.
Le Blu-ray Pure Audio est réalisé à partir des bandes studio master numérisées haute définition 24bits/96khz minimum et est compatible avec tous les lecteurs Blu-ray du marché.
Au total, 36 références issues des catalogues de variété française, internationale, jazz et classique sont proposées dans un premier temps : Barbara, Alain Bashung, Serge Gainsbourg, Bob Marley, Supertramp, Miles Davis, Nina Simone, Herbert Von Karajan, Hélène Grimaud, Rollando Villazon…, pour n’en citer que quelques uns.
Les albums sont disponibles à partir de 19,99 euros, accompagnés d’une offre de téléchargement gratuite.
On a pris l’habitude d’écouter une musique compressée, non naturelle et non fidèle. On observe pourtant chez les jeunes monter une appétence pour le vinyle et développer un goût pour un son de qualité. Pour Pascal Nègre, Président d’Universal Music France, Italie, Moyen-Orient et Afrique, également à la tête des activités « new business » d’Universal Music Group, c’est « un support d’une grande qualité sur lequel nous avons travaillé durant deux ans. Le son, c’est le cœur même de notre activité, c’est notre matière première ! »

Le web se faisait assez largement l’écho de ce lancement. Voir par exemple :

Ce communiqué était accompagné d’un clip « Au pays du beau son » (il y a une incohérence entre le titre et le texte du clip) publié sur YouTube par Universal et qui n’a pas eu, disons, un énorme retentissement. Les chiffres sur YouTube parlent d’eux-mêmes : publication du clip le 13 avril 2013 : 5 824 vues, 8 up, 20 down (chiffres du 18 septembre 2013). Voici le début du « top commentaire » :

Le contenu de cette vidéo est tellement absurde et éloigné de toute réalité qu’elle en devient carrément comique.

Sans commentaires. Jugez par vous même !

 

Universal Music France a choisi un politique de diffusion très particulière puisque jusqu’en septembre 2013, c’est la FNAC qui détient la vente exclusive des Blu-ray Pure Audio, cinq mois d’exclusivité donc. Cette pratique de sortie en exclusivité est de plus en plus courante et elle pose problème. On pourrait parler de neutralité de la distribution comme l’on parle de la neutralité du Net. 3

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C’est la société QOL, à Vernouillet (Eure-et-Loir), qui a décroché l’exclusivité de la fabrication de ce nouveau produit pour l’Europe. Attention, si vous allez voir, les actualités de leur site ne sont pas à jour. 4

Retour sur le communiqué de presse.

Universal Music France a lancé le 14 mai le Blu-ray Pure Audio en avant-première en France. Ce format permet de découvrir ou de redécouvrir l’œuvre d’un artiste dans des conditions exceptionnelles …

Il ne s’agit pas d’un nouveau format mais d’un nouveau support ce qui n’est pas du tout la même chose. C’est même un conteneur puisque l’on peut avoir plusieurs types de formats disponibles comme nous le verrons plus loin.

avec une qualité sonore parfaite

La perfection est-elle de ce monde ? J’en doute mais peut-être  pour le prochain support puisque le marketing nous refait le coup à chaque fois. Cela rappelle le « plus blanc que blanc » de Coluche.

c’est l’œuvre de l’artiste telle qu’il l’a voulue lors de son enregistrement en studio.

C’est une confusion, assez classique, entre l’œuvre et l’enregistrement. L’œuvre n’existe que dans la tête de ou des auteurs (et pas de l’artiste qui n’est qu’interprète aux termes de la loi). Ce qui est fixé sur le support, c’est l’interprétation de l’œuvre, pas l’œuvre. Cela pose la question fondamentale de la relation de la création et de l‘enregistrement et cette relation n’est pas la même suivant les esthétiques musicales. Comparez la photo proposée par Universal et la liste des Blu-ray Pure Audio commercialisés (36 selon le communiqué).

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Quelle est l’erreur ?

Seuls des disques issus des musiques dites actuelles sont présents sur la photo alors qu’il y a dans la liste des Blu-ray de disques de jazz et de musique classique. Mais il est clair que Beethoven n’a jamais envisagé que l’interprétation de ces œuvres puissent un jour être fixée.

C’est une incohérence car ce sont les musiques « purement » acoustiques qui ont le plus à gagner à un report sur ce support. Ce qui n’est pas le cas des phonogrammes qui faisaient largement appel dans la création aux technologies d’enregistrements de leur époque. Écouter le premier album du Velvet Underground (& Nico) – sorti en mars 1967 sur 33 tours en deux versions, l’une mono et l’autre stéréo – sur du Blu-ray Pure Audio n’a pas beaucoup de sens. De plus, ce n’est pas très sympathique pour ceux qui ont acquis la xième version de cet album en coffret en 2012 mais sur CD-Audio.  Les enregistrements de musique classique et de jazz n’étant pas les plus vendeurs, on comprend le choix de communication d’Universal sur la photo, choix plus axé sur la nostalgie que sur la qualité. La communication est un exercice délicat.

Le Blu-ray Pure Audio est réalisé à partir des bandes studio master numérisées haute définition 24bits/96khz minimum et est compatible avec tous les lecteurs Blu-ray du marché.

C’est globalement correct. S’agissant d’albums enregistrés il y a quelques dizaines d’années, on part des bandes analogiques pour les numériser. On peut s’étonner du format (qualifié de minimum) de 24 bits/96 kHz. Profitons-en pour rappeler que lorsqu’une unité de mesure est dérivée d’un nom propre, elle s’écrit avec une majuscule. Ici il s’agit d’Heinrich Rudolf Hertz (1857-1894), on doit donc écrire kHz.  Pourquoi s’étonner du format ? Retour chez 2L qui explique que pour avoir la meilleure qualité (parfaite sans doute), ils utilisent un format particulier d’échanges de fichiers son appelé DXD (Digital eXtreme Definition) dont les caractéristiques sont : 24 bits et 352,8 kHz (ils ne font pas la faute d’orthographe). Sans renter dans les détails techniques, ce format permet de passer de l’encodage du CD-Audio à l’encodage du SA-CD sans compromettre la qualité. Il paraît donc étonnant qu’Universal qui annonce « une qualité sonore parfaite » n’utilise pas le format le plus performant. D’autant qu’une mauvaise surprise attend l’acheteur s’il croit que «  tous les lecteurs Blu-ray du marché » vont lui permettre d’accéder à cette qualité.

Quant à l’audiophile, il sera désagréablement surpris d’apprendre que le fameux signal 24 bits/96 kHz est ramené à 48 kHz sur la sortie coaxiale ou optique de son lecteur Blu-ray. Autrement dit, il faudra impérativement passer par les convertisseurs d’un amplificateur audio-vidéo – ou par l’un des très rares préamplis processeurs haut de gamme équipés d’entrées HDMI – pour profiter du son HD dans les meilleures conditions ! 5

Ce fait est confirmé dans l’article « Un support physique de rêve ? » de Gaëtan Naulleau dans le numéro 615 été 2013 de Diapason. On appréciera alors à sa juste valeur l’utilisation de l’adverbe « idéalement » dans le livret. Le Blu-ray est un support qui a été conçu pour l’image animée.

Le Blu-ray Pure Audio fonctionne sur tous les lecteurs Blu-ray idéalement reliés à un Home cinéma avec une connexion HDMI.

Si le communiqué de presse est globalement correct, ce n’est pas le cas du livret intérieur sur le Blu-ray que j’ai acheté  (Beethoven – Symphonies 5 et 7 – Philharmonique de Vienne – Direction : Carlos Kleiber – Deutsche Grammophon). On lit :

Réalisé à partir des bandes studio master haute définition 24 bit/96 khz minimum.

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Cela laisse croire que l’enregistrement a été effectué en numérique. C’est totalement faux et impossible. Dans cet enregistrement, la 5e Symphonie a été enregistré en 1975 c’est-à-dire quelques années avant les premiers enregistrements numériques en studio (1979). En 1975, la seule possibilité est un enregistrement sur bande analogique. D’ailleurs aujourd’hui à part de très rares exceptions, il n’y a plus de bandes, tout se passe sur des disques durs d’ordinateurs.
Tout ceci est confirmé par la réapparition de trois petites lettres qu’on avait un peu oubliées depuis le début du CD-Audio dans les années 80 : ADD. C’est le SPARS Code (Society of Professional Audio Recording Services qui apparait à gauche au dessus de la référence. 6 Il confirme que l’enregistrement était analogique.

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Comme on le constate, tout cela est un peu compliqué pour l’auditeur qui souhaite simplement avoir un son de très haute qualité. Compliquons encore un peu la situation : il n’y a pas un format mais trois formats fournis sur le support Blu-ray Pure Audio.

  • Le PCM (Pulse Code Modulation), c’est le même encodage que le CD-Audio
  • Le DTS-HD Master Audio 7
  • Le Dolby True HD 8

Si on connaît bien les caractéristiques de l’encodage PCM qui est celui du CD-Audio ce n’est pas le cas du DTS-HD Master Audio et du Dolby True HD. Ces encodages sont protégés par des brevets ce qui explique qu’il faille des décodeurs idoines pour lire les fichiers.

Faisons une comparaison à partir du débit des informations (bit rate) de ces formats :

  • Le PCM : 1,41 Mbps
  • le DTS-HD Master Audio 24,5 Mbps
  • Le Dolby True HD 18 Mbps

Le DTS-HD permettant un débit avec pratiquement 20 fois plus d’informations que le CD-Audio, il est facile de comprendre que si tout se passe bien, le son sera effectivement de meilleure qualité. Les deux derniers formats permettent en plus du multi canal.

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Reprenons le communiqué de presse.

On a pris l’habitude d’écouter une musique compressée, non naturelle et non fidèle. On observe pourtant chez les jeunes monter une appétence pour le vinyle et développer un goût pour un son de qualité.

Diable ! Nous sommes là dans un discours marketing bien lourdingue et totalement faux. Rappelons que par définition le son du vinyle est compressé mais qu’il ne s’agit pas d’une compression informatique comme le mp3 mais d’une compression dynamique. Pour en savoir plus sur cette différence, je vous renvoie sur la série de ce blog sur « L’histoire de la compression ». Il n’y a pas de son plus infidèle et anti naturel que le vinyle d’un point de vue physique (en fait si, le cylindre) mais c’est justement cette coloration du vinyle qu’apprécie les amateurs. Dans leur langage, on parle d’une « rondeur », d’une « chaleur » du son qui donnent un surplus de musicalité mais qui est complètement infidèle. En fait, les formats numérique sont eux plus fidèles d’un point de vue strictement physique (dynamique, bande passante) mais pas d’un point de vue du ressenti. Aujourd’hui on n’arrive pas encore à expliquer ce décalage.

Pour être presque tout à fait complet, le Blu-ray Pure Audio acheté offrait la possibilité de télécharger l’enregistrement en FLAC et en mp3 (320 kbps).

Dans le Diapason de septembre 2013 n° 616 page 131, Thierry Soveaux compare quatre des six éditions (vinyle, CD, CD, DVD-Audio, SACD et Blu-ray Pure Audio) de la 5e symphonie de Beethoven dirigé par Carlos Kleiber :

Rien ne permet d’affirmer que la dernière en date (NDR : le Blu-ray Pure Audio)  est la meilleure : le vinyle est de très loin le plus naturel, le plus convaincant, sur le plan des timbres, de la dynamique.

Celle qu’il classe en dernier est le SACD :

… le SACD souffrant quant à lui d’un remastering calamiteux.
Ce qui rappelle que le support n’est pas seul en cause. De nombreuses opérations se déroulent entre l’enregistrement et l’écoute par l’auditeur. Il s’agit d’une véritable chaîne de traitement entre les deux. Si une étape est de mauvaise qualité cela se ressent sur la qualité finale.

Conclusion

Que le lecteur ne se méprenne pas, il n’y a pas de doute à avoir, la qualité potentielle du son des formats disponibles sur un Blu-ray Pure Audio est supérieure à celui d’un CD-Audio. Mais qu’est ce que la qualité du son ? C’est une question beaucoup plus complexe qu’elle n’en a l’air surtout pour des musiques qui sont créées et fixées directement en studio. Pour le meilleur ou le pire, la qualité du son est un paramètre parmi d’autres et certainement pas le plus important sinon tout le monde écouterait du SA-CD ou du Blu-ray Pure Audio et personne n’écouterait de sons au format mp3. Comme chacun peut le constater autour de lui, ce n’est pas ce qui se passe. Quand au discours récurrent accompagnant la commercialisation de nouveaux supports ces Blu-ray Pure Audio il relève plus du marketing que de la vérité scientifique mais cela ne surprendra personne.

 


1 – The world’s first music Blu-ray is made in Norway : http://www.2l.no/epost/news2008may.html

2 – Source : http://www.vivendi.fr/presse/actualites/universal-music-lance-le-blu-ray-pure-audio-en-france/

3http://www.laquadrature.net/fr/neutralite_du_Net

4http://www.lesechos.fr/19/03/2013/LesEchos/21399-127-ECH_musique—qol-parie-sur-universal-et-le-son-hd.htm et
http://www.qol.fr/

5http://www.evmag.fr/site.php?page=ecouter257

6http://spars.com/

7http://www.dts.com/professionals/sound-technologies/codecs/dts-hd-master-audio.aspx

8http://www.dolby.com/us/en/consumer/technology/home-theater/dolby-truehd-details.html